Cong Binh, la longue nuit indochinoise

 

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Công Binh, la longue nuit indochinoise de Lam Lé (2012, 116 min)

À la veille de la seconde guerre mondiale, 20 000 Vietnamiens étaient recrutés de force dans l’Indochine française pour venir suppléer dans les usines d’armement les ouvriers français partis sur le front allemand. Pris à tort pour des soldats, bloqués en France après la défaite de 1940, livrés à la merci des occupants allemands et des patrons collabos, ces ouvriers civils appelés Cong Binh menaient une vie de parias sous l’Occupation. Ils étaient les pionniers de la culture du riz en Camargue. Considérés injustement comme des traîtres au Viet Nam, ils étaient pourtant tous derrière Ho Chi Minh pour l’Indépendance du pays en 1945. Le film a retrouvé une vingtaine de survivants au Viet Nam et en France. Cinq sont décédés pendant le montage du film. Ils racontent aujourd’hui le colonialisme vécu au quotidien et témoignent de l’opprobe qui a touché même leurs enfants.

Une page de l’histoire entre la France et le Viet Nam honteusement occultée de la mémoire collective.

 


Un article du Monde :


Peu avant la seconde guerre mondiale, la France décida de recruter de force dans ses colonies d'Extrême-Orient la main d'œuvre nécessaire à ses usines d'armement, pour compenser le départ des ouvriers français au front. Parmi eux, 20 000 Vietnamiens que l'on n'appelle que par un matricule, et qui travaillent presque pour rien.

Vient la défaite de 1940. Bloqués en France, les Công Binh ("ouvriers soldats") sont pris à tort pour des militaires, et mis au ban de la société qui ne leur accorde aucun statut véritable. Bien loin de la France, sur leurs terres de naissance, c'est pour des traîtres qu'on les prend, alors qu'ils sont des partisans fervents de l'indépendance.

Avec Công Binh, la longue nuit indochinoise, c'est une page presque oubliée de l'Histoire que Lam Lê s'attache à conserver dans les mémoires. Ces hommes dont il retrace le parcours sont devenus des fantômes : méprisés sur leur terre d'origine comme sur leur terre d'adoption, victimes de l'indifférence au point de n'être plus qu'un numéro matricule, un rouage parmi les autres rouages de l'usine, auquel on refuse de prêter une âme.

Pour y parvenir, le réalisateur adopte une polyphonie des plus intéressantes. La base de son travail reste conventionnelle : il s'agit des témoignages enregistrés des quelques survivants, vieux messieurs dignes et beaux dans la bouche desquels on s'étonne de ne pas trouver une seule parole amère.

Entre ces témoignages, il insère deux autres formes plus inattendues de récit : des extraits de spectacles de marionnettes aquatiques traditionnelles au Vietnam, et des reconstitutions jouées. Le premier procédé est d'abord déconcertant : entendre les marionnettistes raconter les blessures de l'Histoire vietnamienne avec des voix de dessin animé, voir les marionnettes mimer la souffrance et l'incompréhension, paraît incongru, décalé.

Mais à mesure que l'on s'accoutume au spectacle – puisque c'est bien de cela qu'il s'agit – comme à la surprenante tranquillité d'esprit des vieux messieurs, le décalage fait sens : c'est par leur capacité à conserver une forme de légèreté dans leur malheur et à cultiver les ressources de l'humour que les Công Binh ont tenu bon.

Quand à la reconstitution jouée, elle pourrait paraître tout aussi incongrue si elle n'était pas filmée avec une élégance et une pudeur complètement étrangères au "kitsch" télévisuel qui caractérise souvent le procédé.

Surtout, elle prend un sens singulier dans la mesure où les acteurs qui interprètent les Công Binh jeunes sont leurs enfants et petits-enfants. Le geste est fort : en prenant fictivement la place de leurs aïeuls, ils manifestent une volonté ardente de comprendre, et de perpétuer une mémoire en passe de disparaître.

Le documentaire de Lam Lê dit beaucoup de choses, et les dit bien. On ne saurait lui reprocher qu'une longueur un peu excessive, qui voue parfois – bien malgré elle – l'esprit du spectateur au vagabondage. Mais pour peu que l'on accepte de se prêter à cet apprentissage de patience dont les témoins invités à y prendre la parole sont les plus beaux exemples, la leçon d'humanité qu'il offre est aussi précieuse que saisissante.

Noémie Luciani

 

 

Lien vers l'article :

http://www.lemonde.fr/culture/article/2013/01/29/cong-binh-la-longue-nuit-indochinoise-une-page-de-l-histoire-presque-oubliee_1823338_3246.html